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Communautés matinales

Communautés matinales (extrait d’Artefact)  

Le vieux est toujours là qui s’impatiente, des signes anxieux de la main, il veut que je rentre. Je ne peux laisser ma couverture, exposer à tout le monde ma généreuse nature. Mais enfin, l’Autre ne le voit pas ? Mais enfin, c’est lui ou c’est moi ?

On se déplace au café, l’Autre a envie d’être seul, se pose sur une table éloignée. Commande un café, lit un peu, boit une gorgée, quel neuneu. Recroquevillé dans son chagrin, le cœur serré il pense à son destin. Le sien, le mien, forcément, le nôtre, que pouvons nous faire pour le changer, moi et mon apôtre ?

Le vieux, bien sûr ! Il est là, qui attend. Nous voit tous les deux, maintenant. Il nous fait un signe, nous intéresse…

    Venez donc vous assoir sur cette chaise.

    Comment !

    Tu te lèves et tu t’assois, forcément, en face de moi, évidemment. Tu te tais, naturellement, et tu m’écoutes en la fermant.

Incroyable ce vieux, le voisin, nous parle comme à des cons, c’est certain. Mais on s’empresse, nous deux comme en confesse, de poser notre cul sur sa chaise.

    Je suis le voisin, ça vous le savez, ne dites rien, forcez-vous à m’écouter.

Mais avant qu’il parle ou ne se confesse, je vous décris le vieux-con voisin malpoli de mes fesses. Il a des loupes à la place des yeux, culs de bouteilles, yeux d’abeille, il ne voit rien ce gueux. Le crâne chauve, pas aimable du tout, les yeux plissés et l’air mauvais, il ressemble presque à Mister Magoo. Quasiment aveugle avec sa canne, aux manières d’enfant gâté qui mange sa banane. Vieux habits déchirés, vieux débris banané, il sent la pauvreté. D’ailleurs, la première chose qu’il demande, lui et sa canne…

    Vous pouvez me payer mon chocolat et ma banane ?

Nous avons bon cœur et nous le voulons bien, payer ce qu’il veut c’est notre voisin. Nous le regardons un peu écœuré, bavant sa banane et son chocolat réchauffé. Je suis un peu désorienté, je pensais plutôt qu’il voulait me parler.

L’autre se lève, je reste indécis, il part vers le centre…

    Reste assis.

Le vieux me commande, je parle de moi. Le Tout-nu est resté devant lui, il attend le débat.

— Si tu crois que je ne te vois pas, tu te trompes ! Marcher de long en large dans le centre tout nu avec ta trompe.

Je ne dis rien, je suis surpris, je l’écoute en restant assis. Il me voit, comment ? J’en sais rien ! Il est bien curieux ce voisin. Avec ses yeux de bouteille, elle me voit l’abeille.

— Comment cela se fait-il que vous me voyez, je pensais être invisible pour l’éternité ?

— Oh, ne t’étonne pas, tu n’as pas tort ! Je ne vois rien en vérité… sauf les morts.

— Les morts ! J’en perds mon souffle, c’est donc cette chose qui m’étouffe.

— Tu ne crois pas si bien dire, et encore tu ne connais pas le pire. Tu as tout perdu, rien gagné, avec ton couple de tordus, tu as mal joué.

— Bon, j’en conviens ! Mais que fais-je ici avec vous, mon voisin ?

Il fini sa banane et son chocolat, prépare sa canne prêt comme en combat. Il est fier, jouissif, de me pousser lui fait plaisir de me projeter sur les récifs.

— Nous avons tous une chance de nous racheter, c’est un peu comme une avance, ton compte est débité.

Je ne comprends pas son langage au vieux débris, je suis en colère mais je reste assis. Entendre sa bêtise, sa connerie, en finir avec ce monde qui m’est hostile, imprécis.

— Les communautés matinales, mon vieux, longueurs piscinales, si tu veux. Elles cherchent les souvenirs du passé, le présent n’est qu’une part d’éternité. Au moment même où nous vivons, d’autres personnes sont nues, parfois nous les voyons, même si elles ont disparues. La part de notre conscience, se détermine à l’avance, mais la vie que l’on a vécue, n’est pas celle que l’on a voulue. Pour ta part, je te rappelle, tu n’as pas assouvi ta part paternelle. Tu vas continuer ton chemin, jusqu’à trouver ton destin. Il n’est pas écrit, pas maintenant, ta paternité n’est pas assouvie, errant, errant, tu continueras jusqu’au néant. Cherche, cherche-la, pas entre tes mains, idiot ! Lâche-la. Tu auras beau te cacher le sexe, ce n’est pas de cette façon la, sans que je te vexe, que l’on fait des enfants en cachant son sexe.

— Tu me lâches, vieux débris ! Au lieu de te moquer de moi, montre-moi la voie, abruti.

— Tu sors d’un chou ou d’un gland ! Je ne vais tout de même pas te montrer comment on fait des enfants, vu ton âge, tu es assez grand.

— Tu es vraiment idiot, ou quoi ! Ce n’est pas tout à fait cette voie. Mais celle que je dois suivre, et je suis poli mon vieux, tu me lâches le cuivre !

— Toi et ton marin, suivrez ce destin. Je te précise que tu n’as pas terminé tes actes, dans celui-ci, cherche ton artefact. Il te guidera autour du bassin, tu sauras que les souvenirs valent mieux qu’un destin. Une vie, même avec ta princesse, ne servira à rien, marin de mes fesses. Père es-tu ? Père étais-tu ? Père deviendras-tu ?

— J’en sais rien ! Mais attention, vieux machin, avec tes rimes en « u », il se pourrait bien que j’en profite un peu…

Vieux mystérieux, vieux mystères, il commence à me polluer l’atmosphère. 

— Communautés matinales, précise ?

— Que veux-tu donc que je te dise ?

— Pour un vieil aveugle bavard, parle-moi des communautés matinales dont tu tenais si bien le crachoir.

— Si tu veux, tu n’as pas tort, je te fais un aveu, t’es mort.

— Bon, ça je le sais ! Tu me l’as déjà dit. Vieil aveugle avec ta canne bancale, ce que je veux, c’est que tu me parles des communautés matinales.

— Ou longueurs piscinales. Elles ont un lien, ici on raconte les histoires et là, on suit son destin. Écoute et observe autour de toi. Que vois-tu ? Dis-le-moi.

J’observe des personnes autour d’une table, semblent tranquilles, discutant, aimables. En tenues de laboratoire certainement, poissonnières évidemment, l’odeur présentement, nous sentons le poisson inexorablement. Des femmes aux visages marqués, parlent beaucoup autour de leur café. Conversations simples et normales, regroupées, serrées, tribales. Elles parlent de leur vie, leurs enfants, scènes passées. Dans leur petite vie, une petite part d’éternité, un cœur d’océan bat leur poitrine, comme leurs amants leurs collines.

— Il s’est endormi, le garnement, la bouche pleine de chocolat, évidemment. Il m’a descendu tout le paquet, le garnement, il ne s’est pas lavé, évidement. Je l’ai porté jusqu’à son lit la bouche barbouillée, je l’ai étendu ainsi, pour aller chercher une serviette mouillée. Le temps que je revienne, c’est pas chouette, il m’avait tartiné toute la couette. Je l’aime tout de même, mon trésor, c’est mon fils et je l’adore…

— C’est tendre, affectueux…

— Attends encore un peu, mon vieux.

La conversation n’est pas terminée, chacune son tour a une histoire à raconter.

— … c’est comme moi en pleine nuit, mon gamin endormi aussi. Je me suis levée, un pressentiment, il avait tout bouffé, le garnement. Il en avait partout même sur la table, il en a mangé jusqu’à se rendre malade. Il avait la diarrhée, le garnement, j’ai dû le laver, évidemment. Une heure après, un pressentiment, me fit lever avec un gant. J’ouvris sa main, ses doigts étaient pliés, sur quelque chose de marron, maudite diarrhée. J’avais envie de le corriger, je te jure, j’étais fatiguée, je t’assure. Il s’était levé en pleine nuit… je ne sais pas, il tenait dans sa main un bout de chocolat. Mais pas seulement, je ne sais pas, le pauvre tenait aussi la photo de son papa…

— Vie cruelle que celle-là. L’enfant sans son papa. Il perd tous ses repères, quelle vie d’adulte sans son père ?

Nous n’écoutons plus, ne pouvons pas, quelle vie perdue nous avons là. L’enfant, la mère, les grands-parents, les sœurs, les frères, dis-moi mon grand : as-tu encore ton père ?

— Communautés matinales d’une grande puissance, résonnent notre vie d’adulte qui vient de l’enfance. Tu vois, vieux… si je puis dire : il faut que je détruise cet empire. Ce château de monstres habités, je mettrais un terme à leur beauté. Si je m’en sors de ce monde invisible, je redeviens moi et rien ne sera indestructible…

— Mais avant d’en arriver là, n’oublie pas ce que tu dois faire. Retourner au combat pour retrouver ta dignité de père…

— Mais enfin ! Comment puis-je faire ? Même avec du bon matériel, comment devenir père ? Je ne peux toucher, prendre, encore moins donner, rendre. Aucun corps étreindre, ni écouter une femme geindre. J’aurai pu être Apollon, Eros, Dieu de l’Olympe ou Cupidon, à quoi bon ! Je suis immatériel même avec du (très) beau matériel…

— Oh, oh, oh, calme un peu tes ardeurs, blanc-bec. Avant cela « Le sec », pense à d’autres voies que celles du sexe. Tu dois remonter le courant, comme le saumon de la rivière, cherche à faire l’enfant et comment devenir père.

— Tu m’énerves avec tes rébus. Tes mystères et tes revues. Tu ne crois pas que ce soit si facile, avec un handicap aussi difficile. Est-ce que cela vaut le coup ? Vieux cinglé chauve de Mister Magoo.

— Tu auras beau m’insulter ou me caricaturer, il ne faut pas moins penser, que dans ce monde il faut être maître de tes actes, et pense…

— … à l’artefact.

Le vieux a disparu.

  

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